A cœur ouvert

ô comme le temps passe vite depuis mon arrivée en terre Thaïlandaise…. Déjà 4 mois ! Les impressions du début de mission ont laissé place à d’autres émotions et sentiments.  Le dépaysement de l’arrivée a laissé place à l’apprivoisement d’un quotidien si différent. Les repères inexistants ont laissé place à un champ d’œuf sur lesquels il faut apprendre à marcher en équilibre (la métaphore paraît bien délicate mais je vous assure que c’est parfois mon sentiment).

On m’avait dit qu’ici tout serait décuplé, les peines comme les joies. Mais on ne sait pas ce que ça veut dire jusqu’au moment où on le touche du doigt et où on le ressent vraiment. C’est comme si je vivais cette aventure « à cœur ouvert », comme si la retenue n’avait plus sa place et que tout me touchait violement et directement sans protection. Ici, loin de tout ce qui faisait mon monde, j’ai appris à me construire d’autres repères et j’ai surtout appris à changer de regard, lentement, imperceptiblement, sans m’en rendre compte. Non le ciel n’est pas sans nuage (ni sans averses c’est peu de le dire en pleine saison des pluies haha), mais j’apprends à apprécier les éclaircies avec encore plus de saveurs.

Les nuages qui apparaissent ne sont pas ceux auxquels je m’attendais. Ce qui est dur, ce n’est pas les douches glacées alors que la pluie bat son plein et que le soleil n’a pas fait son apparition depuis des jours. Ce ne sont pas les assiettes de riz qui se succèdent trois fois par jour sans offrir quelque chose qui excite vraiment mon palais français. Ce n’est pas non plus la dureté de mon matelas qui après trois mois me semble maintenant tout à fait appréciable lorsque la nuit tombe et que la fatigue m’emporte. Les difficultés sont tout autres. La plus grande et la plus difficile à surmonter est la barrière de la langue. Combien de grands moments de solitude, de frustration, de découragement j’ai rencontrés en tentant de bredouiller quelques mots, tentant de comprendre vainement ce que l’on essayait de me dire, tentant tout simplement de communiquer, de m’exprimer ! Cela parait tellement simple quand tout le monde parle la même langue mais dans un pays où je suis l’étrangère, c’est à moi de m’adapter, à moi d’apprendre le plus vite possible. Car les mots utiles pour survivre une fois appris, il me faut apprendre les mots pour tout simplement pouvoir vivre. Pouvoir tisser des liens, pouvoir discuter d’autres choses que de la pluie et du beau temps. Pouvoir m’exprimer mais aussi et surtout pour pouvoir comprendre ceux qui m’entourent, écouter leurs histoires et leurs besoins, participer à leurs vies.  C’est une sacré leçon d’humilité que d’accepter de ne pas comprendre, de ne pas pouvoir raconter tout ce que l’on voudrait raconter. De ne pas pouvoir consoler avec des mots ou partager une conversation.

Il y a, encore aujourd’hui, surtout aujourd’hui, des moments où j’ai l’impression de piétiner, de ne pas progresser. Des moments où le chemin semble sans fin et où j’ai une envie de baisser les bras et me laisser aller au découragement. Des moments où je me retrouve face à 25 enfants qui me fixent, attendant que teacher donne ses instructions (en thaï naturellement) et où tout se mélange dans ma tête. Des moments où j’aurai envie de leur offrir une explication digne de ce nom et être certaine qu’ils comprennent ce que j’essaye de leur dire. Si un jour j’avais su que je serai teacher et qui plus est que j’enseignerai l’anglais en thaïlandais… je vous assure-que j’aurai surement éclaté de rire ! (Rassurez-vous, je ris souvent de moi-même quand même !)

Mais derrière ces nuages, il y a aussi tellement de belles éclaircies. Tellement de choses pour lesquelles je suis reconnaissante ! Tellement de choses que je contemple avec le cœur gonflé à bloc tant le sentiment est fort et tant je n’aurai jamais pu ressentir ça par le passé. Quand j’ai réussi à faire mon premier cours d’anglais en thaï et que mes enfants m’ont compris. Quand je réalise que je peux raconter ce que j’ai fait de mon week-end de l’heure à laquelle je me lève à ce que j’ai mangé pour le diner (on ne se moque pas, c’est un début !)  Ou encore quand je suis arrivée à faire ma première blague en thaï et que mes collègues ont rigolé (pas pour se moquer mais parce que c’était drôle !). Mais aussi quand j’admire le coucher de soleil sublime du fond de ma forêt qui tombe derrière les montagnes birmanes embrumées. Quand je réalise le voyage que je suis en train de faire. Le quotidien que je découvre. La vie, si différente que j’apprivoise. L’opportunité incroyable que c’est d’être projetée parmi un peuple et d’en apprendre les codes, doucement, semaines après semaines, mois après mois… Quand je vois le sourire et les câlins de mes enfants après trois jours d’absence… quand je prends le temps de m’arrêter sur tous les petits moments qui font de mes journées des moments de bonheur. Quand je prends le temps de remarquer tout ce qu’avant je n’aurais pas pris le temps de voir. Un sourire, une main qui se glisse dans la mienne, un mot d’encouragement d’un collègue, un compliment, une lettre qui arrive du bout du monde, un texto, autant de petits signes qui aujourd’hui prennent sens.

Toutes ces choses, je choisi de les faire passer en premier, de les voir avant les difficultés. De m’en souvenir le soir avant d’aller me coucher. Je suis partie à l’autre bout du monde pour me mettre au service des plus pauvres, mais aussi pour me trouver, découvrir mes limites, découvrir qui je suis, et aussi découvrir en quoi je crois. Petit à petit la réponse apparaît, au milieu des nuages et des éclaircies.

Je suis encore en quête de la réponse, et je sais aussi que je passerai surement le reste de ma vie à la chercher mais le sens se dessine petit à petit. Et je sens que la vie sans un Dieu, sans une puissance supérieure, sans un endroit où on va après la mort, une vie comme sans ça ne me plaît pas. Je veux croire que là-haut, quelqu’un veille sur nous et nous guide pas à pas à travers ses enseignements. Je crois que les moyens d’être plus heureux sont de ne jamais perdre de vue ce que notre Dieu nous encourage à faire, avec patience et miséricorde.  C’est ça le vrai lâcher prise. C’est arrêter de se poser les questions rationnelles et scientifiques pour se concentrer sur le sens global. Comment pourrais-je réfuter l’existence de ce Dieu alors que tout autour de moi en témoigne ? Comment pourrais-je nier ce Dieu alors que de si fervents témoins ne cessent de se mettre sur mon chemin ? Comment pourrais-je oublier toutes les églises que j’ai visitées, photographiées, dans lesquelles je me suis recueillie tout au long de mes voyages, des pays scandinaves, à l’Amérique centrale jusqu’à l’Asie où bien que les clochers soient moins nombreux que les chedis boudhistes, elles sont tout de même bien présentes et sont autant de témoins de la présence de Dieu. Comment puis-je nier que 2,5 millions de jeunes se soient rassemblés à Krakow l’été dernier ? Alors bien sûr je n’adhère pas à tout, et la religion est à différencier de la foi. Mais je pense avoir ici, retrouvé la foi. Celle qui me pousse à chaque jour me remettre en question, à réfléchir à comment je pourrais mieux faire et être. Celle qui me pousse à être reconnaissante de tout ce(ux) qui m’entoure(nt). Celle qui me pousse à relativiser, et à toujours voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Celle qui me fait m’accrocher à tous ces moments pépites dans les moments de découragement, ces moments qui me font déjà avoir conscience de ce que j’ai réalisé depuis que je suis arrivée et sur lesquels je m’efforce de me concentrer au lieu de regarder le long chemin qu’il reste encore à parcourir.

Oui, parfois, j’ai peur face à la longueur de cette mission. Peur de me lasser et de me laisser happer par la routine. Et surtout, du manque cruel des miens qui s’installe pour se réveiller lorsque l’envie d’être auprès d’eux prend le pas sur la joie que j’éprouve à être ici. Et pourtant, les enfants par leur fraîcheur, leur joie et leurs sourires, me font oublier tous ces petits tracas et m’aident à voir chaque jour avec un regard nouveau. Le regard de celui qui a décidé de voir toujours le positif et la grâce dans chaque chose que la vie offre. Le regard et l’esprit de celui qui veut voir en chaque belle chose un signe du « big boss », un signe d’encouragement qui me pousse à ne pas perdre courage et motivation et à continuer à être auprès de ces enfants avec tout mon cœur. « Dieu n’appelle pas les « capables ». Il rend capable ceux qu’Il appelle ». Alors je n’ai plus peur. Et je sais que tout se passera bien.

 

 

2 commentaires

  1. Chère Mélanie,
    Merci pour le partage de ce que tu vis si loin ! Et la réflexion que cela engendre. En reprenant des mots de notre fondatrice, je te dirais : » Le moment présent renferme la lumière qu’il faut suivre, » Je suis à Troyes depuis le 6 août, pour préparer la rentrée du 1er sept -pour les profs- 4 sept pour les élèves, dont mes 30 CE2. Cette année, nous faisons le même métier : si beau et si exigent . BON et LONG courage, chère Mélanie. Je prie pour toi.
    Par la prière, nous restons proches, n’est-ce pas ? Dorothée

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