De retour sur le chemin de l’école…

En dehors de mon job de grande sœur à plein temps dans le centre dans lequel je vis, je suis aussi teacher dans deux écoles différentes ainsi que dans mon centre. J’enseigne environ 16 heures par semaine en comptant quelques heures de soutien ici et là auprès d’élèves motivés de mon centre.

J’écris maintenant avec plus de recul mais mes premières heures ont été bien difficiles quand j’ai compris que j’étais au début d’une très (très) longue route…En effet, j’enseigne à la fois à des classes de maternelle (5/6 ans), à des primaires (à partir de 7 ans donc d’un niveau évidemment très faible), à des classes de collège qui ont beaucoup de retard par rapport à un niveau français équivalent (c’est pour dire !!), ainsi qu’aux élèves de lycée de mon centre. J’ai vite compris que leur niveau d’anglais et mon niveau de thaï laissaient grandement à désirer… S’il est dur de les faire vite progresser, il était primordial que je me mette un coup de cravache pour être capable de tenir un cours correctement en faisant passer les grandes idées… le reste viendrait par la suite ! Car si j’arrive à dépasser la barrière de la langue dans les situations quotidiennes…. il en est autrement d’enseigner une langue et d’en expliquer la grammaire tout cela…. en thaï !  De leur côté, les élèves sont tout juste capables de répéter les phrases qu’on leur a appris… sans même les comprendre…J’ai donc souvent droit à un « Today is Monday » en réponse à mon « How are you today ? » … Si cela m’a beaucoup fait rire le premier jour, j’ai ri jaune quand j’ai découvert que leur système éducatif thaï (asiatique en général je suppose) repose en fait sur l’apprentissage du par cœur et que les profs ne recherchent pas à leur expliquer le pourquoi du comment… Et ce scénario ne cesse de se répéter semaine après semaine développant en moi la même frustration et sentiment d’impuissance. C’est bien le premier sentiment que j’ai ressenti en sortant, épuisée, de ces premiers cours. Frustrée de constater que mes élèves revenaient de loin en terme de niveau mais frustrée également de ne pas toujours pouvoir m’exprimer moi-même… et 3 mois après, je ressens encore souvent ce sentiment et donnerais beaucoup pour que ce soit des petits français en face de moi et que je puisse m’exprimer dans ma langue maternelle !

J’ai vite compris que je devais revoir mes exigences à la baisse pour garder le moral et la motivation:  je n’arriverai certainement pas à les rendre bilingues, ça c’est une certitude mais mon but est bien de leur faire aimer cette langue, à travers des activités ludiques, des cours dynamiques… leur apprendre des choses qui se rapprochent de leur quotidien !

Mes trois premiers mois de teacher m’ont permis de prendre mes marques, tester mon vocabulaire thaï de la parfaite institutrice « Répétez après moi », « parle plus fort », « si vous écrivez assez vite nous pourrons jouer à un jeu » … autant de mots qu’il m’a fallu vite acquérir pour me faire comprendre de mes petits élèves. J’ai pu tester les différentes méthodes, les différents jeux, voir ce qui marchait le mieux…et je vois déjà de premiers résultats et un enthousiasme des élèves ! Moi qui ne suis pas d’une nature extrêmement patiente et pédagogue, je trouve finalement beaucoup de plaisir à ces heures quotidiennes !

Quel plus beau compliment et quelle plus belle joie que d’entendre mes enfants me dire, de retour de l’école « Hey teacher, tôn chiaw, pasaangkrit sanuk mak mak » (hey teacher, ce matin l’anglais c’était super !). Alors je cherche des idées, des images, des coloriages, je me creuse la cervelle pour avoir ces sourires à la fin du cours… en priant pour qu’ils n’aient pas tout oublié au cours suivant (mais ça, c’est une tout autre histoire ;)).

 

A l’école de Chong Khaep, qui est l’école du village dans lequel je vis et où j’enseigne les lundis et mardis, je suis toujours accueillie par de petites frimousses rieuses qui me saluent avec respect. C’est une école qui accueille 150 enfants et une dizaine de professeurs, avec une ambiance très familiale et appréciable.

A l’école de Huai Nam Nak, à 12km de chez moi, et où j’enseigne le mercredi et le jeudi, c’est une tout autre histoire. L’école accueille plus de 700 élèves et 40 professeurs et tout y est beaucoup moins facile. J’y enseigne à des classes très jeunes et très indisciplinées. Prenez 40 enfants entre 6 et 7 ans, dont la langue maternelle est le karen, qui sont donc en plein apprentissage du thaï et qui n’ont jamais fait d’anglais de leur vie… Ils sont tellement qu’il n’y a pas forcément des tables pour tout le monde et que certains doivent s’assoir par terre…Ensuite prenez-moi, une farang fraîchement débarquée, qui parle un peu le thaï et qui me retrouve face à ces petits qui grouillent de partout, chahutent et ne semble pas comprendre mes quelques tentatives de les faire rester calme et de m’écouter. Parfois, un professeur vient pour m’assister, mais ce n’est pas le cas à chaque fois, et malgré le fait qu’ils soient thaï… ce n’est pas forcément plus efficace…. Autant vous dire que je suis ressortie avec une migraine les deux premières semaines… et que j’ai perdu mon sang froid plus d’une fois… au pays du contrôle des émotions et où la colère n’a pas sa place, j’ai encore beaucoup de progrès à faire…

Certains mots résonnent alors en moi lorsque je me sens impuissante :  Ne pas comparer, accepter, comprendre, lâcher prise. Oui, il faut que je cesse de vouloir révolutionner les choses, que j’accepte que le système thai soit comme il est et que je ne puisse pas le changer. C’est facile à dire et à écrire sur le papier… en vrai, c’est une toute autre épreuve.

Il n’y a rien de plus énervant de voir un professeur thaï enseigner l’anglais alors qu’elle-même ne baragouine que quelques mots de la langue de Shakespeare et leur fait faire des exercices sans jamais chercher à les aider ou à y mettre un peu du sien. J’ai aussi le cas de mes collègues, qui, lorsque je fais cours, restent dans la salle, et petit déjeunent ou se prennent en selfie pendant que je travaille avec les enfants. Cela doit surement vous faire rire et vous paraître aberrant, vous qui lisez ces lignes derrière votre ordinateur. Moi ça m’énerve profondément, pour l’exemple qu’elle donne aux enfants, pour l’irrespect que cela est pour moi, pour le fait qu’elle ne propose jamais de m’aider alors que je fais son job à sa place et qu’elle pourrait avoir une réelle valeur ajoutée. Mais la culture asiatique est telle que je ne peux pas lui dire quoi que ce soit, de peur de lui faire perdre la face. Alors je la sollicite de temps en temps, comme je peux, mais jamais cela ne viendra de leur part…Et puis j’apprends chaque jour à me dire que cela ne doit pas être mal élevé dans leur culture, et que c’est mon rôle que d’accepter cela sans moufter. (La, je prends vraiment sur moi pour ne pas lui arracher son téléphone des mains J).

Quand je vois la manière d’enseigner, que ce soit dans une école ou dans l’autre, je réalise combien l’éducation est la clé de beaucoup de choses, et qu’on a beau critiquer le système français, on est loin loin loin devant beaucoup de pays. Les Thaïs ne font pas développer l’esprit critique, tout comme les chinois lorsque j’ai étudié en chine. On leur apprend des phrases à recopier et à apprendre et répéter par cœur sans vérifier que le sens soit compris. Les professeurs ne semblent pas témoigner d’un réel désir de transmettre et ne se mettent pas en 4 pour leurs élèves… c’est plutôt, « moins j’en fait, mieux je me porte » …. Et si en plus une étrangère peut venir faire les cours à ma place, alors c’est le pied !

Il y a quelques semaines, l’assistante du directeur de l’école m’a demandé de m’occuper de deux enfants en particulier afin de les préparer à un concours. J’ai donc dû écrire un texte sur ces deux enfants afin de les présenter. Et ces deux enfants doivent, chaque jour, apprendre ce texte par cœur, sans comprendre tout ce qu’ils apprennent afin de gagner le concours qui se déroulera début Septembre. C’est ce genre de choses qui me frustrent au plus haut point et qu’il me faut pourtant servir. J’ai essayé, diplomatiquement et doucement de lui faire comprendre que les enfants (assez jeunes) n’avaient pas le niveau pour ce genre de présentation, mais quand on m’affirme droit dans les yeux qu’il n’y a pas de problème car les enfants comprennent et qu’il faut que je continue, je crois que le message est clair.

Hier, j’aidais une petite qui rentrait en première année de collège. Elle n’avait pas encore assimilé le verbe être et avoir (il est vrai que c’est tellement différent en thaï que ce n’est pas évident, et puis il ne faut jamais oublier que pour eux apprendre l’anglais c’est apprendre un tout nouvel alphabet !). Elle n’avait donc pas encore assimilé la conjugaison basique que sa professeure lui demandait de conjuguer des verbes dans tous les temps possibles et imaginables (temps simple, temps continus, présent perfect etc…). J’ai vu son regard rempli de désarroi et dans ce genre ce genre de situation, je me retiens de ne pas hurler ma frustration… Pas étonnant que mes élèves trouvent l’anglais bien difficile et rechignent parfois à faire des efforts quand ce type de pédagogie ne fait que les décourager… Mais je me suis assise et j’ai tenté de lui expliquer tant bien que mal ce que je pouvais…pas simple…

Il y a aussi cette fameuse hiérarchie qui mériterait que je lui consacre un article entier tant elle est significative en Thaïlande… on leur inculque mille saluts et formules de politesse mais derrière ces dernières, je n’entends plus que des voix ayant perdu tout enthousiasme et sincérité entonner en cœur machinalement « Thank you  teacher, see you again next time » après avoir passé l’heure à chahuter. Oui, c’est une grande épreuve que de ne pas comparer à notre système français, où j’ai le souvenir d’élèves respectant leurs professeurs, prenant soin de leurs affaires… On en est loin ! Là encore, le lâcher prise prend tout son sens… je ne peux pas prendre tout ça trop à cœur, et tenter de changer les choses car c’est ainsi que se font les choses dans ce pays et c’est à moi de m’adapter malgré ma conviction que beaucoup de ce qu’ils enseignent à ces enfants n’est pas adéquat ou utile. Grand programme que de contenir mes ardeurs quand je vois une classe dans un bazar inimaginable, des élèves qui grouillent de partout portant des uniformes tâchés et des chaussettes trouées, leurs cahiers sales et cornés, entendant des élèves répéter des mots qu’ils ne comprennent pas… la liste est longue. Mais je ne peux leur en vouloir à eux, à ces petits si mignons que je les croquerais de bisous si seulement ce n’allait pas à l’encontre de la culture karen qui ne sont pas extrêmement tactiles.… Car c’est le système et leur éducation ou manque d’éducation, et leur culture qui crée ce cadre.

Quelques autres exemples :

Pour les ados (disons niveau collège en France), tous les mercredis, ils portent des uniformes de boyscout et on les fait se mettre en rang et parader un peu comme à l’armée. Je me demande ce que cela peut bien leur apporter vu qu’ils sont capables d’être si indisciplinés en cours mais peut-être ce sens m’échappe-t-il encore….

Les classes sont parfois ouvertes sur l’extérieur, dans des espèces de préaux (imaginez la résonnance). Alors, quand la pluie y met du sien avec intensité, il est parfois difficile de couvrir le bruit de l’eau qui tombe et la voix du professeur du préau d’à côté qui elle, a un micro pour se faire entendre ! Quelle cacophonie ! Nos petites écoles françaises me semblent alors bien looooooin !

A l’école primaire du village, environ une fois par semaine (s’il ne pleut pas et ce n’est pas gagné en ce moment), leurs professeurs leur font faire un peu d’exercice…. Qui consiste à faire un peu de ce que j’appellerais fitness pendant littéralement 10 min en plein soleil et en uniforme d’école… Histoire de faire bouger un peu les élèves mais sans trop les fatiguer non plus…. Loin de nos cours d’EPS du collège/primaire. On ne leur donne pas le goût de l’effort et on ne leur apprend pas que le sport est bon pour la santé. Mes élèves, en me voyant partir courir, combien de fois m’ont posé la question : « Teacher, khun paj wing tamaj, khun pom leo » – Teacher pourquoi tu vas courir, tu es déjà mince !

C’est l’occasion de réaliser combien nous, français, avons grandi dans une société éduquée, sur les bienfaits de l’exercice physique, sur les vertus d’une bonne alimentation et au contraire sur les conséquences d’une malnutrition… Mes enfants eux, mangent des cochonneries à longueur de journée… et c’est à l’école qu’on leur parle de l’importance de se laver les dents trois fois par jour, et de prendre une douche tous les jours et de se laver les cheveux régulièrement…. Il est vrai que dans leur milieu paysan, les parents ne sont pas toujours les meilleurs soutiens pour éduquer leurs petits et cela fait parfois (souvent) mal au cœur…

Je remarque qu’ils ont aussi beaucoup moins d’heures de cours que nous au même âge et nettement moins de devoirs. Ils commencent à 8h pour finir à 15H30 et n’étudient le soir pas plus d’une heure et peu le week-end….

Ils sont aussi peu sensibilisés aux gestes à avoir pour l’environnement et sont à 1000 lieux de nos réflexions occidentales actuelles. Tout comme nous à une certaine époque, ils brulent les ressources sans réaliser l’impact d’une telle manière de consommer et d’agir. Les villages karens ont beau être construits en plein milieu de la nature, entre montagnes et forêts, les enfants jettent leurs déchets partout dans la rue ou dans les bois… papiers de bonbons, gobelets en plastiques, vêtements usagers… pareil pour les déchets organiques qu’ils considèrent comme « Nature goes back to nature ». Ce type de comportement a beau me mettre hors de moi et je ne cesse de me battre contre, je ne peux leur en vouloir car même les adultes jettent leurs coquilles d’œufs ou les boyaux de poisson par les fenêtres de leurs maisons… imaginez un peu le choc ! (et l’odeur !;))

Alors, tout doucement, je tente d’évangéliser pour qu’ils fasse l’effort de bien recycler (en thaïlande, on gagne de l’argent quand on a de grandes quantités de plastique recyclé alors le père octroie ce budget pour acheter des glaces pour les motiver j’imagine). Je me bats pour qu’ils ne jettent plus rien dans la nature… mais le chemin est encore long !

Malgré ces différences, cette organisation (ou désorganisation devrais-je plutôt dire), je m’efforce de continuer à honorer ma mission et à remplir mes responsabilités en travaillant ma patience et mon détachement…et en me concentrant sur ces petites bouilles rayonnantes et insouciantes qui m’accueillent quand je passe le pas de leurs salles de classe et à ce que je peux leur apporter plutôt qu’à chercher à comparer et aiguiser mon sens critique à tout va…

Comme le dit si bien Saint Matthieu, « N’ayez donc point de souci du lendemain, car le lendemain aura souci de lui-même: à chaque jour suffit sa peine ».

3 commentaires

  1. C’est super ce que tu fais et de voir comment ta réflexion et ton adaptation avancent, tu es vraiment très forte et c’est admirable de Voir la position respectueuse que tu prends.
    Ce ne soit pas etre simple tous les jours Mais tu tiens le bon bout Melou. Bravo .
    Des bisous

    J'aime

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